Vous savez ces publicités du loto 6/49 où une situation X se déroule et tout va bien, coup de chance et le personnage court s’acheter un billet? Eh bien je pourrais définitivement dire que c’était une de ces journées. Cet après-midi j’avais rendez-vous avec Lela, une jolie jeune femme, étudiante en journalisme. La première journaliste francophone qui m’ait contacté dans toute cette affaire de la loi 62.

Nous nous sommes donné rendez-vous en début d’après-midi tout près de chez moi et nous avons pris ensemble l’autobus pour nous rendre à un centre commercial situé dans le quartier de mon enfance. Lieu chéri de mon cœur, empli de souvenirs. Là où j’ai vu mon père en vie pour la dernière fois. Là où toute petite, je me sauvais de ma mère dans les magasins et lui faisais vivre tant de frayeurs car elle me retrouvait toujours en compagnie d’inconnus. Là où j’allais traîner avec des copines parfois les fins de semaine. Là où je croisais les amies de ma tante adorée, des anciennes collègues de ma mère, des membres de ma famille.

Plus aucun membre de ma famille n’habite le secteur mais j’y ai toujours des attaches. J’aime y retourner de temps en temps, histoire de baigner dans mon chez-moi. Malheureusement maintenant ce n’est plus un endroit que je peux visiter à ma guise, à cause du haut taux de réactions face à mon niqab. Certains individus se montrent plus agressifs dans ce secteur, à mon grand malheur. Ce qui a fait qu’avant de partir rejoindre Lela, j’étais nerveuse, stressée. J’étais à bout de souffle, j’avançais à reculons. Je me sentais fébrile, ne sachant pas si je trouverais la force de faire face à l’intolérance.

Pourtant aujourd’hui, somme toutes, ce fut différent. Déjà je passais un agréable moment avec Lela, la journaliste. Je discutais avec elle à bâtons rompus, oubliant qu’elle enregistrait avec son micro. Déjà, le trajet pour nous rendre s’est très bien déroulé. Les conducteurs de bus se sont montrés aimables, les passagers ne faisaient pas de cas de ma présence. Bon… Soyons honnêtes, peut-être que le fait que Lela tenait son micro a encouragé ceux qui se seraient permis de me partager leur opinion à mieux se tenir. Dieu seul le sait. Enfin.

Une fois arrivées sur le stationnement du petit centre commercial, alors que je répondais à une question j’ai entendu quelqu’un m’interpeller par mon prénom de naissance. Quand je me suis retournée, quelle surprise de voir Naomie, une amie perdue de vue depuis longtemps. Cela devait faire au moins dix ans que nous ne nous étions pas vues. On se saute dans les bras l’une de l’autre, on discute, on essaie de rattraper une décennie en quelques secondes et Naomie ne perd pas de temps pour me signifier son soutien et m’encourager dans ma lutte contre la loi 62. Lela en profite pour l’interviewer. Je ne saurais dire combien de temps cela a duré, comme si le temps s’était arrêté. Oh j’ai bien vu les regards de quelques madames qui «n’en revenaient pas» de me voir. Mais rien de très significatif. La discussion était tellement intéressante. Après s’être promis de s’ajouter mutuellement sur Facebook, Naomie nous quitte et Lela et moi reprenons notre promenade.

Nous entrons dans le centre commercial. Une dame, elle aussi «n’en revenant pas» de mon voile, se met à nous contourner comme pour mieux regarder et signifier son désaccord, en faisant de grands moulinets avec les bras. Bien entendu ces regards et ces soupirs me font une boule dans le ventre mais comme j’explique à Lela, c’est du soft, tout à fait normal. Tout près de l’entrée du centre commercial, se trouve un Tim Horton. Bondé. On me regarde, on me pointe du doigt. Je sens que Lela aurait aimé que j’y entre mais je ne préfère pas, la foule est trop dense. On poursuit notre chemin. On longe le petit centre d’achats, tout au fond il y a un Wal-Mart. J’y ai l’habitude de me faire invectiver. Alors on entre. On déambule un peu. Nous nous approchons des caisses, je désire m’acheter une bouteille d’eau. Je tourne le dos à la caisse pour prendre une bouteille et quand je me retourne, un couple s’était avancé. Grand sourire, reculent un peu et me disent: « Ah! vous n’avez qu’une bouteille d’eau, vous pouvez passer devant nous! »

Je ne vous mens pas, j’en ai eu un frisson de reconnaissance. Ce qui venait de se passer, c’est quelque chose de tellement mais tellement rare!  C’était mon tour de ne pas en revenir. J’avais l’impression de flotter sur un nuage.  Alors qu’on revient sur nos pas pour traverser à nouveau le centre d’achats, une femme réagit à mon passage, tout en refusant de répondre aux questions de Lela. Je n’en fais pas de cas, expliquant à Lela que justement, si tous les regards, les insultes, les commentaires sont pour moi comme une gifle, telle gentillesse, c’est un vrai baume qui me permet justement de continuer.

Comme je me sens un peu fatiguée, on s’assoit un peu sur un banc. Une dame d’un certain âge vient s’asseoir près de nous, quand on se lève, elle pense tout haut «j’enlève mon manteau» tout en s’exécutant. Je lui dis de se mettre à l’aise, elle me fait remarquer son chandail du Canadien de Montréal, je lance un «go habs go!» et on reprend notre marche. J’en étais justement à dire à Lela combien j’étais surprise du comportement des gens autour, à lui dire combien c’était agréable quand j’ai entendu un homme qui nous devançait lâcher un «Tabarnak!» et me traiter de méchante malade ou de maudite folle, enfin, un truc du genre. Je l’interpelle doucement, monsieur, monsieur, mais il refuse de s’arrêter pour discuter.

Quelques minutes plus tard, nous sommes dans l’autobus, sur le chemin du retour. Lela est debout face à moi qui suis assise à côté d’une dame d’un certain âge. Lela me raconte qu’elle cherche de la musique pour clore son reportage et pensait aller enregistrer la prière du vendredi à la mosquée. Je l’ai invitée à écouter les premiers albums du groupe Le Silence des Mosquées. La discussion dérive sur la musique. Je lui explique que certains musulmans en jouent mais que d’autres considèrent que c’est interdit en islam. Je lui parle de mon interprétation personnelle et qui m’appartient et qui me fait me dire que tout est une question de juste milieu. Il ne faut pas se laisser distraire ou emporter mais bon, si je parle de moi, je n’en écoute pas comme ça, juste pour en écouter. Quand mon corps me permet de faire une séance d’entraînement, la musique va rythmer mon effort. Et j’ai avoué que parfois, quand je me sens seule et que je ressens le besoin de me défouler, il m’arrive d’utiliser une application de karaoké sur mon téléphone. Je la vois venir avec une question et je la devance en lui disant que je n’ai pas de voix. Et là, un autre moment précieux, la dame assise à côté de moi se joint à notre conversation pour me dire que c’est la même chose pour elle, elle aime chanter mais n’a pas de voix. L’atmosphère est douce, bonne. Je me sens bien, je raconte un souvenir, un noël, il y a environ treize ans, nous étions ma mère, son mari, mon demi-frère par alliance et moi-même, la chanson Bohemian Rhapsody de Queen passe à la radio et on la chante tous en choeur, du début à la fin. Je raconte ça pour dire combien nous les québécois sommes des gens qui aimons chanter, rire, s’amuser, faire la fête quoi. Et que je crois que Dieu a créé le rire et le plaisir pour une bonne raison. On a tous besoin de déconnecter, de se distraire un peu. Même nous, gens religieux.

C’était fantastique de vivre ce moment, qui nous a réunies, de pures étrangères, un point commun nous a rassemblées, au lieu de laisser nos différences nous diviser. Je me suis promis de ne pas oublier ce moment. (Il faut que je le note, avec ma mémoire trouée comme du gruyère…)

Au moment de changer de bus, toujours sur le retour, j’ai eu l’immense plaisir de croiser la route de Cecilia. Une chère amie. La branche mexicaine de la famille. Une ancienne voisine qui, avec sa petite famille, est entrée dans nos cœurs pour ne plus jamais les quitter. La voir? Une joie pure, emplie d’amour.

Finalement arrivées à destination, alors que  nous avions du mal à nous séparer car on n’arrêtait pas de parler, un chauffeur d’autobus m’a accostée, me demandant si je suis québécoise. Je lui réponds que oui. Il me demande si je parle arabe. Je dis non (je comprends un peu mais parle pratiquement pas, à peine quelques mots). Il me répond en arabe qu’il le parle. Un autre frisson! Il accepte de discuter avec la jolie Lela, ensuite nous nous séparons.

Je rentre chez moi souriant sous mon niqab. Plus de boule dans le ventre, juste le coeur empli de chaleur. C’était comme si Dieu avait voulu me préserver. Il a permis que Lela soit témoin des regards et des remarques. Mais en même temps Il m’a inondée d’amour, de gentillesse, de soutien.

Pas besoin de billet de 6/49. Le rayonnement qui tient mon cœur chaud ce soir me suffit amplement. Alhamdoulilah. (Merci mon Dieu.)

Paix.

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Rédigé par Warda Naili

Québécoise et musulmane, je vous invite dans mon monde.

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