On me dit souvent que je suis une femme forte. Chose à laquelle j’ai toujours répondu que si on se montre fort(e) dans la vie, c’est parce qu’on n’a pas le choix. C’est vrai. C’est la vie, les situations et notre esprit de préservation qui nous poussent dans nos derniers retranchements avec l’énergie du désespoir qui nous permet de nous déprendre et de reprendre le dessus…

…Dit la fille qui se tape toute une dépression en ce moment (raison pour laquelle je n’écris plus ces temps-ci). Il faut dire que ces derniers mois, depuis le moment de l’annonce de l’adoption prochaine de la loi 62 (merci mon Dieu, que l’on ait réussi à faire suspendre l’application de l’article 10 il faudrait bien que je prenne le temps de vous en parler éventuellement), entre le sprint d’écriture de lettres et celui que j’avais entamé au HuffPost Québec, entre l’exposition médiatique et tous les commentaires qui en ont découlé, on pourrait comparer ces derniers mois en une infernale montagne russe qui a fait prendre à ma vie de brusques hauts et bas.

Je l’ai déjà expliqué dans des billets précédents, du moment que Stéphanie Vallée a annoncé l’été dernier que la loi serait bientôt adoptée, je me suis mise à écrire beaucoup de lettres. À la ministre de la justice, au premier ministre, à l’assemblée nationale, à la commission des institutions, à mon député, Gerry Sklavounos. J’ai bel et bien reçu des accusés de réception et quelques réponse polies mais fermes que le processus était en cours et les consultations terminées. Mon député lui, après un accusé de réception ne s’est jamais manifesté. Quel beau dévouement auprès de la population.

On m’avait fortement suggéré d’écrire à chaque député, peu importe le parti, pour lancer mon appel à l’aide.  Personnellement, l’idée ne me mettait pas à l’aise car j’aurais eu l’impression de harceler la classe politique. Ce qui n’était pas mon but. Alors quand je me suis retrouvée face à toutes ces portes fermées, j’ai réfléchit avant d’écrire le courriel suivant. Il fallait que je m’adresse à quelqu’un qui a du cœur, une volonté ferme. Une personne qui s’assume telle qu’elle est, avec tout ce qui la constitue et qui dans l’ensemble paraît entière. Quelqu’un qui m’inspire grandement pour son courage,  son ouverture, sa détermination et son idéalisme. Je parle ici de madame Manon Massé.

Au premier abord, son attachée m’a répondu qu’ils verront ce qu’ils peuvent faire pour me donner accès à une tribune plus large (c’était avant que le HuffPost Québec accepte généreusement de me publier et avant la création de ce blogue) puis plus de nouvelles durant un bon moment. Avec ce qui se passait en Catalogne à ce moment-là et tout ce qui se passe au Québec, j’ai vite compris, sans amertume, que madame Massé et son équipe étaient bien trop occupés. Je n’y ai donc plus pensé, tout simplement.

Or, il y a quelques semaines, quelqu’un de son bureau m’a recontactée, pour s’excuser du long silence et pour me dire qu’après s’être consultés, ils en sont venus à la conclusion qu’ils n’auraient pas pu faire plus que ce que j’avais réussi à faire jusqu’à maintenant. Malgré tout, madame Massé était prête à me rencontrer pour que je puisse lui partager ma réalité. Invitation que je me suis empressée d’accepter, et à laquelle j’ai convié une de mes meilleures et fidèles amies, Caroline, partisane de Québec Solidaire, femme aussi forte et inspirante car elle s’assume totalement, elle et son sacré caractère, une amie précieuse qui va souvent au front pour me défendre (je l’en remercie et lui suis reconnaissante).

Ces dernières semaines, Caroline et moi partagions la même excitation à l’idée de la rencontre qui nous attendait. On avait hâte. C’est étrange, ce drôle de mélange d’émotions, entre cette hâte et cette  maudite dépression qui me détruit intérieurement, qui fait en sorte que simplement sortir de mon lit me demande un effort surhumain et encore plus pour ne pas y retourner moins d’une heure après m’être levée, sans parler de toutes ces idées noires qui planent au-dessus de ma tête. Bref.

Le jour J est arrivé en ce jeudi 14 décembre. Caroline est venue me chercher et très vite nous sommes arrivées sur place. Je dois dire que j’avais le trac. Il me semblait que je n’étais pas assez bien préparée, je n’étais pas aussi sûre de moi que j’aurais voulu l’être (en ce moment, on me souffle dessus et je m’effondre). Il y a tellement à dire mais comment le dire sans que ça paraisse que de manière négative? Elle veut me comprendre, je veux m’expliquer mais surtout pas me plaindre. Ou du moins je ne voulais pas qu’elle me perçoive ainsi.

En fait, je ne savais pas à quoi m’attendre. Je suis juste moi, une petite citoyenne ordinaire. Je n’ai pas de diplômes à arborer et quand je sors de ma zone de confort, je ne suis plus tout aussi sûre de moi, je suis peu affirmative, me contentant d’écouter pour apprendre, me faire une idée. Je ne suis pas le genre de personne qui a une opinion sur tout ou qui le laisse croire. Si je sais manier le verbe par écrit, c’est une toute autre histoire quand je dois m’exprimer verbalement. Par écrit, chaque mot est pensé, mûrit. Grâce aux virgules, parenthèses et guillemets je peux dire précisément ce que je désire. On dirait que quand je passe au verbal, ma langue et mon esprit s’emmêlent et je perds mes mots. C’est donc bien humblement (j’emprunte ce mot à ma chère Umm Layth) et peu sûre de moi que j’ai finalement rencontré Manon Massé.

Quand je repense à notre premier contact, une vague de chaleur m’emplit. Elle a dans sa présence et sa voix, quelque chose qui me fait penser à ma chère marraine, même si elles ne se ressemblent pas physiquement. Avec elle, pas de «madame Naili» ou de vouvoiements. Normalement ça me met mal à l’aise mais je l’ai sentie tellement chaleureuse, si j’avais une quelconque anticipation concernant notre rencontre, elle a vite disparu. Elle nous a accueillies, Caroline et moi dans son bureau, à la fois élégant mais sobre, pratique. On s’y sent bien.

Mon objectif était de lui faire comprendre quelle est ma réalité. Je n’avais pas du tout en tête de la convaincre de prendre une position favorable envers le niqab, ni de lui faire aimer. Mais juste essayer de lui faire comprendre qui je suis et ce qu’il représente pour moi. Quand j’y repense, je me dis que j’aurais dû enregistrer notre rencontre car à cause du stress, mon souvenir est flou. Il me semble que mon discours était déconstruit, du coq à l’âne, incomplet. Pourtant j’ai senti que Manon (je me permets de l’appeler par son prénom, chose rare chez moi) était totalement à mon écoute. Elle cherchait sincèrement à comprendre. Et moi j’espère sincèrement avoir réussi à apporter une petite nuance à son opinion.

Alors que j’écris, ça me revient. Au fil de mon discours et de ses questions, je lui ai entre autre expliqué pourquoi je porte le niqab, ce qu’il représente pour moi, ce qu’il me permet de faire. Comment pour moi il m’a permis de mieux me mêler à ma communauté dans le sens où avant de le porter, j’étais très active au sein de ma communauté, je travaillais pour un imam et j’étais entourée de personnes tellement pieuses que souvent quand on échangeait, moi en tant que femme occidentale j’ai l’habitude de plonger mon regard dans celui d’à qui je m’adresse mais eux souvent fixaient le sol. Je sais que cette habitude est sincèrement pieuse et n’est pas, pour eux, un manque de respect ou d’égard. J’ai fini par le comprendre, mais ça reste que j’avoue que c’est quelque chose qui me met mal à l’aise, j’ai besoin d’un certain contact visuel, comme n’importe qui, il me semble (eh oui, dit la fille qui porte un voile intégral, mais attention, je parle des yeux ici, le miroir de l’âme, pas le visage) . Porter le niqab a fait a en sorte que sans me fixer directement dans les yeux, les gens qui m’entouraient à l’époque au moins ne fixaient plus le sol, pour moi, ça m’a permis de me mêler à la communauté, c’est à dire dans la mixité, sans aucune ambiguïté. Je ne dis pas que c’est la raison pour laquelle j’ai pris le niqab, non, ça n’a rien à voir, mais au moins ça explique comment pour moi le niqab n’efface pas mon identité ou ma personnalité, encore moins ne fait de moi une demi-personne.

Je lui ai aussi répondu, quand elle m’a questionnée sur ce que je pense du fait qu’ailleurs dans le monde des femmes se battent au péril de leur vie pour enlever leur niqab, que je suis d’accord avec leur combat, que je le comprends. Que chaque femme doit être libre d’avoir le choix, le porter, l’enlever, le remettre, le ré-enlever… Aucun homme ni personne ne doit nous dicter ce que l’on doit porter ou non. Et j’ai déploré que l’on m’accuse de soutenir cette oppression de la femme. Le fait que je porte le niqab ne signifie pas que je soutienne l’oppression. Je lui ai dit, si nous étions dans un débat je dirais: vous quand vous portez un vêtement «made in Bangladesh» est-ce que vous soutenez le travail des enfants pour autant?

Je ne peux me prononcer à la place de madame Massé mais je crois avoir touché un point. Enfin j’espère, comme je disais, mon but n’était pas de la convaincre, juste de faire comprendre. Il y a là toute une différence pour qui sait comprendre.

Je lui ai raconté quelques anecdotes, je lui ai même fait part de détails concernant mon intimité, tant je voulais qu’elle comprenne qui je suis, la personne sous ce tissu. Seule elle pourrait vous dire si ce fut mission accomplie.

N’empêche, somme toute, j’ai fortement apprécié notre rencontre. J’ai vraiment ressenti son empathie. Si je l’ai sentie sincère dès le début, j’ose croire qu’elle s’est ouverte au fil de notre échange. Du moins c’est ce que j’ai ressenti, surtout à la fin quand pour terminer notre rencontre, elle m’a serrée dans ses bras. Je l’ai serrée en retour.

Je ne sais pas quel fruit portera cette rencontre à l’exception d’un souvenir agréable. Aucune promesse, aucune proposition, de toute façon, à part laisser la justice faire son cours, en ce moment, à part de la sensibilisation, il n’y a pas grand chose à faire.

Madame Massé, si vous avez eu le temps et la patience de lire ceci, je tiens à vous dire un immense MERCI, à vous, la SEULE parmi toutes les personnes que j’ai contactées, à avoir accepté de me rencontrer, la SEULE à avoir cherché à me comprendre. Ce qui en soit donne son côté précieux à notre rencontre. Un moment que je n’oublierai jamais.

Je vous laisse ici pour l’instant, après ce texte double format. Je ne sais pas quand je vous reviendrai avec un autre texte, vu ce que j’explique plus haut, mais je reviendrai c’est une promesse.

Paix.

 

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Rédigé par Warda Naili

Québécoise et musulmane, je vous invite dans mon monde.

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