À propos de ces imams en colère…

J’aimerais revenir sur un sujet qui a créé toute une polémique au cours des derniers jours. J’ai, cette semaine, partagé un texte d’opinion titré «Ces imams qui nuisent aux musulmans», écrit par Coraline Le Moyne. Un texte dont j’ai dit qu’il était fort mais nécessaire.

J’aimerais prendre le temps de vous expliquer quelque chose. C’était peut-être lâche de ma part mais j’ai utilisé les mots de Coraline pour exprimer le fort malaise que je ressens face à ceux que j’appelle «ces imams en colère». Car c’est vrai, on dirait toujours qu’ils sont fâchés. Toujours offusqués. Et je pense personnellement que leur manière de faire n’est pas la meilleure. En fait je crois qu’ils font totalement le contraire de ce que leur fonction devrait être, toujours selon moi et je considère qu’ils provoquent des ravages chez certaines personnes, malheureusement.

En islam, la recherche de science est essentielle. On ne doit pas suivre comme un mouton, on doit comprendre ce en quoi l’on croit, on doit comprendre ce que l’on fait. C’est pourquoi il est essentiel d’étudier le coran, les hadiths, les analyses des savants. Malheureusement, pour certains, apprendre, c’est ânonner. On dirait que pour certaines personnes, ce qu’on appelle «ijtihad» (qui peut se traduire par effort de réflexion) n’a plus de raison d’être. Le cheikh l’a dit, alors on suit. Non! Ça ne peut pas fonctionner comme ça! Le croyant se doit de chercher les réponses par lui-même, de pousser sa réflexion. Comme a dit mon imam, c’est pas parce que c’est écrit dans le coran qu’il faut l’appliquer au pied de la lettre comme un mouton. Il faut chercher, il faut comprendre ce qu’il y a derrière chaque verset, chaque hadith.

De plus, en islam, le bon comportement est essentiel. S’adresser à l’autre avec respect en fait partie. Faire la dawa, c’est prêcher par le bon exemple.

Quand quelqu’un endosse le rôle d’imam, il prend sur ses épaules une très lourde charge. Il devient responsable du message qu’il véhicule. Il doit faire de son mieux pour se mettre à la place du prophète. Qu’aurait-il (paix et bénédiction sur lui) fait ou dit en telle ou telle circonstance? C’est une charge qu’il faut prendre avec humilité et respect.

Aussi, il faut prendre en perspective qu’ici, il est facile pour n’importe qui de s’autoproclamer imam. Normalement, en islam, l’imam, celui qui dirige la prière, est celui qui a la meilleure connaissance du coran, le critère suivant sera son âge, si je ne me trompe pas, sa réputation et ainsi de suite. Mais aujourd’hui, dans les pays musulmans, ne devient pas nécessairement imam qui veut. Il y a un encadrement que nous n’avons pas ici.

Je vais vous raconter en toute transparence ce que j’ai pensé d’Adil Charkaoui dans le passé et ce que je pense de lui aujourd’hui.

À l’époque où il était détenu sous le coup d’un certificat de sécurité, je ne le connaissais pas. Mais son histoire était venue me chercher. Le fait que les services secrets canadiens aient refusé d’exposer leurs preuves en cour puis que ces dites preuves aient mystérieusement été perdues ou détruites, ça m’avait mise très en colère contre notre pays. Et j’avais de la peine pour lui, pour ce que je considérais comme une injustice. Je pleurais carrément quand je pensais à ce que sa famille et lui vivaient.

En 2013, quand nous nous entre-déchirions à cause du projet de charte des valeurs du Parti Québécois, j’ignorais totalement qu’Adil Charkaoui était derrière le Collectif Québécois Contre l’Islamophobie, qui organisait alors une manifestation prévue le 14 septembre. Il y avait une page sur Facebook. Je ne connaissais personne mais je m’étais jetée dans la mêlée, je faisais de la modération de commentaires en essayant de calmer le jeu auprès des commentateurs, je répondais aux questions. Alors que la date de la grande manifestation approchait, j’ai été approchée pour assister à une réunion dont le lieu ne serait révélé qu’au dernier moment. C’était mystérieux mais ça m’intéressait alors j’y suis allée. C’était à l’université Concordia et c’est sur place que j’ai compris qu’en fait, c’était Adil Charkaoui qui était derrière le «collectif» (vous comprendrez après pourquoi les «»). Sur le coup, j’ai été émue, j’avais envie de le serrer contre moi pour tout ce que j’avais imaginé qu’il avait pu vivre lors de sa détention. Je me revois encore, excitée comme une puce, contente de faire partie de cela. La réunion n’a pas d’importance ici, c’était simplement pour parler des affiches et l’organisation de la manifestation.

Par la suite, quelques semaines plus tard, je me suis jointe à un autre groupe (n’étant rattachée à aucune association ou organisation, je me suis toujours considérée comme un électron libre). Ce groupe s’appelait Badr Conférences. Pour vous résumer, nous avions constaté que la majorité des mosquées et associations islamiques militaient contre la charte des valeurs mais il n’y avait aucune communication entre elles pour savoir qui fait quoi et ainsi mieux répartir nos efforts. Nous avions monté un projet et invitions les responsables de mosquées et d’associations à venir écouter une présentation et ainsi les inviter à se joindre à nous. Un membre du groupe m’a confié avoir approché Adil Charkaoui mais qu’il lui aurait répondu que lui avait fait se déplacer des milliers de personnes mais nous non et que donc ce n’était pas lui qui viendrait à nous mais nous qui irions vers lui…

Le jour où j’ai entendu ça fut le jour où il a pris, comme on dit en bon québécois, toute une débarque dans mon estime.Et à partir de ce jour-là, je l’ai vu d’une autre manière. J’ai remarqué qu’il lui arrivait de signer certains textes d’un autre nom, Cheikh Abou Abdullah. Cheikh! Pour ceux qui ne le savent pas, le terme de cheikh est attribué aux hommes qui ont soit une grande connaissance de la religion ou encore pour les hommes d’un certain âge. C’est un terme qui vient avec le respect. C’est donc un terme que les autres attribuent à un individu. En aucun cas une personne peut s’attribuer d’elle-même ce titre.

La question identitaire soulevée par le projet de charte des valeurs a soulevé beaucoup de passions et beaucoup de musulmans, surtout des femmes, se sont mis à subir du harcèlement, des insultes, de l’intimidation, des agressions. Et ces gens se sentaient vulnérables, perdus aussi, ne sachant où chercher de l’aide. Combien de personnes ai-je référées à ce fameux collectif de monsieur Charkaoui et qui m’ont dit n’avoir jamais été aidées concrètement? J’ai fini par appeler ça le collectif pour Adil Charkaoui. Car les seules fois où on en a entendu parler finalement, c’était quand il devait se défendre.

Que de déception. Plus encore quand il y a quelques mois j’ai lu un statut qu’il a écrit où il disait avoir oublié de dire lors d’une conférence que l’un des meilleurs antidépresseurs que Dieu avait donnés à l’homme se trouvait être la polygamie. Ce statut m’avait mise en furie (et je ne fus pas la seule!). Car le but de la polygamie est à des années lumière de ce à quoi il prétend! Je n’oublierai jamais ce que j’ai lu à la suite de cette publication.

Une jeune sœur qui avait partagé ce statut avait reçu un commentaire d’une autre consœur qui exprimait son dégoût, disant qu’elle ne souhaitait pas contracter le VIH. Celle qui a partagé ce statut s’est alors insurgée disant que l’on ne pouvait détester une chose qu’Allah avait permise. L’autre de lui répondre qu’on n’avait pas à subir la polygamie si nous ne le désirions pas et la première de lui répondre que l’épouse n’a pas son mot à dire dans un tel cas de figure (ce qui est totalement faux) et bref, ça s’est terminé en «le cheikh l’a dit alors c’est ainsi». Sans plus de recherche. Alors qu’il existe des hadiths qui disent totalement le contraire. Ce que j’avais constaté alors c’était que ce monsieur Charkaoui semble avoir une méthode diamétralement opposée à celle qu’emploie l’imam qui me guide et me conseille quand j’en ai besoin. Mon imam, quand je lui pose une question, il ne donne pas la réponse. Il me donne des indices, il me donne les outils pour que je trouve la réponse de moi-même (bien entendu il vérifie mon raisonnement par la suite et si je n’arrive pas aux mêmes conclusions que lui alors on échange librement pour se comprendre l’un l’autre). C’est tellement différent comme approche.

On pourrait dire chacun sa méthode, mais pour quelque chose d’aussi sensible que la religion, la science religieuse, je pense qu’on ne peut être aussi indulgent. Mon opinion.

Ensuite je pourrais vous parler de son fameux statut Facebook où il s’est moqué de l’accent québécois et invité de manière sarcastique à se convertir à l’islam pour régler le problème… Quel mépris! C’est ça l’exemple d’un imam?

Et que dire de tout ce qui se déroule sur Facebook. Tous ces commentaires agressifs de ses fidèles envers ceux qui osent le questionner ou le critiquer. Lui qui laisse faire, qui ne filtre pas, qui ne fait pas de rappels à l’ordre, à l’humilité, au respect mutuel. Il me donne l’impression de se réjouir de tout cela, lui laissant une impression de puissance d’avoir un tel pouvoir sur des gens pour qu’ils se jettent dans la mêlée pour lui. Pour son honneur.

C’est pour toutes ces raisons que quand Coraline Le Moyne a écrit son texte, j’ai profité de cette occasion pour prendre officiellement position sur ce sujet. Aussi parce que je me suis dit qu’ainsi on cesserait peut-être de me demander si j’approuve cette personne, ses dires, sa vision des choses. Fatiguée de toujours devoir me dissocier et me justifier. Je ne l’ai pas fait pour créer de la polémique, de la discorde. Simplement, il fallait que ça se fasse, que ça se sache.

Maintenant que tout est dit, je souhaite que nous poursuivions notre aventure ensemble en tournant cette page et la laissant derrière nous.

Paix

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