J’adore enseigner…

Vous savez quoi? J’adore enseigner. C’est vrai que je ne suis pas la plus ferme figure d’autorité et qu’il m’arrive de m’étaler dans des explications dans tous les sens allant de l’histoire de l’art aux trous noirs en astrophysique. C’est vrai que je ne suis pas la plus organisée des profs et que j’oublie parfois de faire les absences ou de chercher les berlingots de lait après la récré.

J’ai encore beaucoup à apprendre pour devenir meilleure, mais j’adore enseigner. Mes élèves et leurs « ahhhhh là je comprends », c’est ce qui me motive à me lever tous les matins.

Mais enseigner, c’est aussi rendu de porter sur nos épaules la lourdeur d’un système qui nous dévalorise, qui coupe dans nos ressources, qui fait vivre ses stagiaires dans un stress inhumain, des exigences universitaires à n’en plus dormir la nuit et dans la précarité financière. Un système qui augmente le nombre d’élèves par classe et qui élimine les spécialistes. C’est de savoir à la dernière minute que les Ipads sont brisés et qu’on va laisser faire l’activité que j’ai préparée dessus. Que je ne dois pas oublier de donner la médication à lui, prêter des coquilles à elle, allumer l’ordi pour mettre WordQ à l’autre… ahhh et l’ordi est déchargé. Faut le brancher, mais attend je dois aussi gérer le reste de la classe et régler ce conflit qui vient d’éclater entre ces deux-là.

Enseigner, c’est donner sa collation à celui qui n’a pas déjeuné et recevoir des appels de parents qui t’engueulent parce que tu as mis 90% au lieu de 100% à leur enfant. Recevoir des appels de d’autres qui veulent ventiler parce qu’ils passent par un divorce.

Enseigner, c’est 24/7 penser à comment faire réussir tel et tel et tel élève, comment garder la petite étincelle de motivation qui reste chez tel autre pour qu’il ne décroche pas malgré toutes ses difficultés. C’est des heures et des heures de correction et de planifications les soirs après l’école et les fins de semaine, et bâtir le matériel pédagogique le plus créatif et le plus adapté possible pour tes élèves.

Et enseigner quand tu es une femme québécoise musulmane portant le voile, c’est de savoir qu’en plus de tout ce don de soi dont tu dois faire preuve, ce système te remercie en ne voulant pas de toi. À moins que tu t’effaces. C’est un climat de travail toxique et des collègues qui arrêtent soudainement de parler quand tu entres dans la salle des profs. C’est entendre des conversations sur legault à la photocopieuse et essayer de ne pas perdre patience. C’est de vivre dans l’angoisse et l’incertitude, d’avoir peut-être à quitter la province où tu es née et où tu as grandi, repartir à zéro quelque part d’autre.

Mais vous savez quoi? J’adore enseigner. Et quand je ferme la porte de ma classe, mes élèves et moi, on est ailleurs.

Essraa Daoui

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